Maja-Ajmia Zellama : l’art de mettre des images sur son vécu

Présenté dans divers festivals dans le monde, le film Têtes brûlées aborde un sujet tant intime qu’universel : la perte d’un proche et le cheminement du deuil. À travers des personnages complexes et vulnérables qui échappent aux stéréotypes, Maja-Ajmia Zellama livre un récit poignant qui bouscule les codes et ouvre la voie à des représentations plus nuancées. Forte de son regard affirmé sur le monde, la cinéaste préside cette année le jury du Concours de courts métrages.
Réalisatrice et scénariste bruxelloise, d’origine danoise et tunisienne, Maja Ajmia Zellama s’est formée à l’école d’art Sint-Lukas où elle obtient un diplôme en arts audiovisuels. Durant ses études, elle se lance le défi de produire son premier court métrage. Un projet sortant du cadre scolaire et qui s’inspire de son vécu. « Je pense que comme beaucoup de réalisateurs, on commence souvent à faire ses premiers films en parlant de quelque chose de très personnel, qui nous appartient. »
Partir de soi pour parler des proches
Ainsi sort Ohkt Elmarhoum, un court métrage qui explore déjà la thématique du deuil à travers les yeux d’une adolescente. Plus qu’une simple envie, la réalisatrice exprime alors le besoin de mettre en scène les images traumatisantes qui habitent ses pensées. « Je me suis dit : je vais créer une mise en scène de ce que j’ai déjà vécu. » À son expérience se mêlent des éléments fictionnels, afin de prendre de la distance avec son histoire personnelle.
Ce projet posera les bases du futur film de Maja-Ajmia. Quelques mois après l’obtention de son diplôme, elle est contactée par le réalisateur et producteur Nabil Ben Yadir qui a vu son court métrage et lui propose d’en faire un film. Pour la jeune cinéaste, il est impensable de laisser passer cette chance. Elle entame alors l’écriture du scénario de Têtes brûlées, en préservant la dimension profondément personnelle du projet initial.
Au-delà du récit, un gros travail de réflexion a été mené sur la construction des personnages, notamment masculins, qui sont majoritairement nord-africains et musulmans. Il est encore rare de voir des hommes issus de ces communautés bénéficier d’une représentation positive à l’écran, et la réalisatrice en est consciente. « C’est quelque chose, je pense, dont j’ai souffert très jeune surtout. Quand je regardais des films français, belges, je lisais des livres (…) J’étais vraiment en recherche d’hommes qui ressemblaient aux hommes de ma famille, mais sans être vus comme des hommes violents, terroristes ou dealers. Je ne trouvais jamais des hommes musulmans, maghrébins, doux, sensibles. Et moi, j’ai vraiment grandi avec ça. » Elle s’inspire alors des hommes qui l’entourent, de près comme de loin, et continue à développer les personnages avec l’aide des comédiens.
Toutefois, malgré cette volonté d’offrir une autre image de ces hommes, Maja-Ajmia insiste : Têtes brûlées n’est pas un film militant avec une cause à défendre. C’est un drame se déroulant au sein d’une famille ordinaire, qui s’avère être maghrébine et musulmane. « On voit des personnages racisés qui s’aiment et qui aiment et qui sont vulnérables et complexes. Et vu que c’est rarement le cas, malheureusement, oui, ça en devient politique. Mais pour moi, ce n’est pas un film militant. »

Crédit photo : Nohad Sommari
La diversité est-elle trop « niche » ?
Consciente de vivre dans une société structurellement raciste et islamophobe, et de l’impact que ça a sur le cinéma, Maja-Ajmia a dû mettre en place certaines stratégies d’adaptation pour pouvoir produire le film qu’elle souhaite. Lorsqu’elle doit solliciter le soutien du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel pour financer le film, tout est alors pensé de sorte à projeter une certaine image d’elle-même : de la manière de s’habiller à la façon de se maquiller. « … Bien sûr, c’est une charge raciale 1
qui est énorme. » À cela, s’ajoutent des ajustements du scénario, afin qu’il soit plus facilement accepté en commission. Une fois fini, le film est présenté pour la première fois à la Berlinale 2, où il reçoit une mention du jury. Il enchaîne ensuite les festivals, nominations, et prix un peu partout dans le monde. Salué en Belgique néerlandophone, en Allemagne et même en Tunisie, il bénéficie alors d’une couverture médiatique internationale. Après un tel succès, il semblait évident aux équipes de Maja-Ajmia que trouver une boîte de distribution, pour accompagner le film en Belgique, serait facile. Ça s’est avéré être tout le contraire. Bien que le film aborde des thématiques universelles telles que le deuil, la famille et l’amour, son casting presque entièrement composé de personnes maghrébines n’a pas été bien accueilli par les boîtes, qui « … refusaient le film en disant que c’était un film trop niche ». Le film n’a eu d’autres choix que de sortir sans soutien à la distribution. Un événement va toutefois faire pencher la balance, et permettre au film d’obtenir ses premières sorties en salles belges : sa sélection au festival Cinemamed3. Avant même l’annonce sur les réseaux sociaux, les deux séances réservées au film sont sold out. Maja-Ajmia attribue ce phénomène à l’investissement du public. « Je trouve ça beau ! Les gens qui ont fait le sold out super vite sont des Bruxellois et des Bruxelloises, qui ont juste entendu parler du film, par le bouche à oreille, par mon compte Instagram. Ça a été très vite ! » Face à cet engouement, le cinéma Palace, qui accueillait l’événement, demande à diffuser le film. D’autres cinémas, notamment en Flandre, ont manifesté leur intérêt pour l’intégrer à leur programmation.

Oser s’exprimer par la caméra
Malgré les nombreux obstacles rencontrés, le film a trouvé son public, prouvant que les Belges sont prêt·es pour des récits avec un casting plus diversifié que d’habitude. Reste maintenant au « milieu du cinéma belge » d’évoluer. À supposer que celui-ci existe. Pour Maja-Ajmia, il n’existe pas « un » milieu, mais deux : le cinéma belge francophone, et néerlandophone, les deux fonctionnant de façon différente. Bien que le
film soit en français, il s’inscrit dans des financements flamands. Lors de tous ses passages en « commission », Maja-Ajmia a toujours obtenu les subventions souhaitées. Elle se demande tout de même si elle aurait été aussi bien reçue du côté francophone. « Quand on regarde le nombre de réalisateurs, de réalisatrices, il n’y a pas beaucoup de réalisatrices qui me ressemblent. Donc, c’est clair que ça raconte quelque chose. » Une réalité qui fait écho à ses années d’études, où elle était la seule femme maghrébine de sa classe.
La réalisatrice souligne toutefois qu’être une personne racisée de plusieurs nationalités a ses inconvénients et ses atouts. Si, par exemple, ses futurs films ne sont pas soutenus par des boîtes belges, rien ne l’empêche de se tourner vers d’autres pays. « Malheureusement, tout est très fragile (…). Et même les réalisateurs et réalisatrices très confirmé·es en Belgique qui font des gros films ne sont jamais sûrs d’avoir le financement pour le prochain ». Elle espère quand même que les entrées de Têtes brûlées lui permettent de continuer son activité en Belgique, et ce avec une distribution.
Ouvrir davantage l’expression cinématographique à des profils plus variés permettrait au public de découvrir de nouveaux récits portés par des personnages originaux. Pour Maja-Ajmia, il est plus que nécessaire de repenser les écoles de cinéma. Perçues comme l’unique voie vers l’expression cinématographique, elles donnent pourtant à certain·es le sentiment de ne pas y avoir leur place. Cette logique d’ouverture et de diversité se reflète aussi dans sa vision du Concours de courts métrages qu’elle présidera cette année. Maja-Ajmia encourage les participant·es à se l’approprier et l’approcher comme un mini-laboratoire servant à expérimenter de nouvelles choses, et de raconter leur réalité à travers l’image. « … L’authenticité, les prises de risque, l’amusement et le plaisir : c’est un métier tellement compliqué, alors si on ne prend pas de plaisir, ça ne sert à rien ! Et si ça peut se sentir, ça, c’est super ! »
Ketsia Kalonji
Notes
- Charge raciale : Pression psychologique, émotionnelle que portent les personnes racisées au quotidien pour naviguer dans une société marquée par le racisme structurel. ↩
- La Berlinale, un des festivals de cinéma les plus connus au monde et organisé chaque année à Berlin. ↩
- Cinemamed, Festival Cinéma Méditerranéen de Bruxelles. ↩
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