CINÉMA ET VILLE,UN BOULEVARD DE RÉSISTANCES PEU VISIBLES

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Par Florian Glibert, publié le 12 mars 2026
Affiche du documentaire tout contact laisse une trace

Monuments, ségrégation, contrôles, discriminations, désinvestissement des services publics, résistances, la ville est une fenêtre sur la structuration racialisée de notre société, avec ses propres codes. Comment le cinéma arrive-t-il à rendre compte de ces inégalités ?

Avenue de la Joyeuse Entrée, 1000 Bruxelles (Monument)

La ville, particulièrement Bruxelles, est souvent présentée comme un lieu de diversité et de coexistence. Pourtant, elle est le terrain d’inégalités, parfois violentes. Le racisme s’y inscrit dans la géographie : il se lit dans la manière dont les quartiers se forment, dans la répartition du
logement social, dans l’accès à des services publics de qualité, dans les trajectoires de mobilité, dans la qualité de l’air, dans les frontières invisibles entre les espaces respectables et ceux qu’on désigne comme problématiques. Les discriminations à l’emploi, à l’école ou sur le marché du logement finissent par tracer des cartes de la ville inégales et racialisées. L’urbanisme en reflet et prolongement des rapports de domination.

La ville, c’est aussi le lieu où le racisme s’exprime à travers des héritages symboliques et matériels : noms de rues, statues, monuments, bâtiments financés par l’argent des colonies1… autant d’échos et récits coloniaux figés dans l’espace public. Ces traces matérielles rappellent que l’origine de la volonté de hiérarchie raciale ne relève pas seulement du passé ; elle continue à structurer la mémoire, le paysage urbain et à produire ses effets sur les citoyens et citoyennes d’aujourd’hui2.

L’institution policière3 est l’une des parties les plus visible de ce contrôle social et racialisé. Contrôles au faciès, harcèlement policier, violences, homicides « involontaires », suspicion permanente. Certaines catégories de la population deviennent plus suspectes que d’autres, plus surveillées, plus vulnérables. Le simple fait de circuler, de manifester, d’exercer ses droits dans la ville n’a pas le même sens ni le même coût pour tout le monde.

Face à cela, les habitant·es réagissent, inventent, créent. Dans les marges, les associations, les collectifs, les artistes font émerger d’autres récits de la ville : ceux de la résistance, de la solidarité, du quotidien vécu autrement. Les luttes pour la reconnaissance, pour un espace à soi, pour le droit de vivre ou d’exercer sa citoyenneté dessinent d’autres manières d’habiter ensemble. C’est autour de ces enjeux que le Festival À Films Ouverts explore comment le cinéma explicite la manière dont le racisme habite la ville, s’y installe, pour réfléchir à comment on peut le déloger.

Monument commémoratif en l'honneur des troupes des campagnes d'Afrique 1885-1960
Monument commémoratif en l’honneur des troupes des campagnes d’Afrique 1885-1960, Willy Kreitz Crédit photo : © Collection communale de Schaerbeek

Avenue Huart Hamoir, 1030 Schaerbeek (Monument)

Il existe peu de films francophones belge de fiction abordant la ville du point de vue des diasporas non blanches. Si l’on se tourne vers la France, apparaît immédiatement tout un genre – décrié – que l’on nommerait « film de banlieue ». Formalisé à partir de La Haine (Kassovitz, 1995) ou Ma 6-T va crack-er (Jean-François Richet, 1997), on peut les résumer à des fictions prenant généralement place dans une banlieue parisienne, avec comme ingrédients principaux une jeunesse très masculine et multi-ethnique, des Habitations à Loyer Modéré (HLM) grisâtres, des bavures policières, des émeutes et une immanquable tragédie en guise de conclusion.

Autant dire que les perspectives politiques de ce « genre » cinématographique sont rarement joyeuses, au risque qu’à force de pointer la violence présente dans ces rues soit confortée l’idée d’une urgence d’abord sécuritaire. C’est le sentiment qui peut ressortir de Dheepan (Audiard, 2015) et d’Athéna (Romain Gravas, 2022) et c’est le discours explicite de Bac Nord (Jiminez, 2020). La banlieue
est dépeinte comme un endroit dangereux et sauvage qu’il faudrait mettre au pas.

La violence y est dépeinte des deux côtés, mais dans ces films qui abordent les violences policières, la tentation est grande de proposer un double point de vue, humanisant les victimes et leur bourreau. En témoigne encore le récent L’Enfant bélier de Marta Bergman (2026), s’inquiétant des états d’âme du policier ayant tiré sur la camionnette, tuant une enfant, et des parents de la victime4. Ce faisant, des « dérapages » (individuels) de policiers se voient justifiés, excusés ou minimisés, en mettant en avant les conditions de travail difficiles,
l’exposition aux dangers du terrain, le manque de formation, la pression des syndicats, etc. On peine alors à se départir du quotidien de l’individu et à mettre la lumière sur des enjeux de fond. Rarement la militarisation de la police, son racisme, les choix politiques de leurs actions, la protection politique ou hiérarchique dont elle bénéficie ou même sa capacité à « maintenir l’ordre » seront remis en
question.

Le cinéma français a du mal à dépasser ce constat superficiel et à dépasser le choix – politique – de montrer les violences urbaines pour envisager des issues et amener une dénonciation des causes structurelles de la situation de ces quartiers. Depuis une poignée
d’année, des films comme Avant que les flammes ne s’éteignent ou Dossier 137 ont fait un pas de plus, s’intéressant au côté juridique, en mettant en scène l’impuissance de la justice face à ces dossiers. Une étape difficile qui peine à sortir de l’impasse qu’offre la justice
que l’on peut trouver en quelques clics si l’on recherche « violence policière » et « jugement ». Le « non-lieu » faisant, ironiquement, loi.

Image du film BXL (Mounir Ait Hamou, Ish Ait Hamou, 2024)
BXL (Mounir Ait Hamou, Ish Ait Hamou, 2024)

Square Léopoldville, 1040 Etterbeek

Le film belge BXL (Ish et Monir Ait Hamou, 2024) pourrait être vu comme un « film de banlieue ». On y suit deux frères, Tarek, 26 ans, sur le point de démarrer sa carrière dans la MMA et Fouad, 12 ans, écolier, admiratif de la force de son frère mais angoissé suite à une bavure policière. La police est présente de manière parfois diffuse, parfois explicite, mais en créant un climat oppressant, laissant les spectateur·ices en alerte. Contrairement à ses équivalents français, ce qui s’y voit, ce n’est pas tant la violence, mais le climat de contrôle, de suspicion constante qui amène mécanique ment à la course poursuite disproportionnée et tragique. Les routines narratives auxquelles nous sommes habitué·es pourraient laisser croire que Tarek se radicalise après une telle accumulation d’injustices. Mais BXL laisse l’avenir de ses personnages
aux mains de l’imagination du public et éventuellement de ses préjugés.

Depuis les attentats de Bruxelles de 2016, l’imaginaire d’un danger provenant du radicalisme religieux s’est installé. Tapis dans l’ombre de
certains « quartiers5 », il détournerait de plus en plus de jeunes jusqu’à créer des conflits à l’école ou avec d’autres figures d’autorité, ce qui
justifierait une surveillance sécuritaire ciblée sur une catégorie de population. Cette panique morale, non sans lien avec ce qui s’est passé
en France, est parfaitement illustrée par le film belge Amal, un esprit libre de Jawad Rhalib sorti en 2023. On y suit une professeure de français
dans un Bruxelles non-situé (mais les scènes extérieures sont tournées à Molenbeek-Saint-Jean). Elle fait face à un harcèlement homophobe,
d’inspiration religieuse, d’une de ses élèves exercés par ses camarades de classe. Le film se conclu par l’assassinat de l’enseignante par une élève radicalisée, influencée par Nabil, imam converti et soi-disant intouchable professeur de religion6.

En fin de course, selon Amal et tant d’autres, les personnes présentées comme dangereuses sont les « arabes des quartiers », critiquant leur visibilité dans l’espace public, les présentant comme potentiels perpétrateurs de conflits, ou, au contraire, rendant leur invisibilité suspecte car, témoignant d’un rempli « communautaire » ou d’une contestation du « vivre ensemble ».

Plaque commémorative  
« Aux Etterbeekois. Pionniers de la 
civilisation. Morts au Congo. » 
École des Arts et Métiers d'Etterbeek 
Crédit photo : © urban.brussels
Plaque commémorative « Aux Etterbeekois. Pionniers de la civilisation. Morts au Congo. » École des Arts et Métiers d’Etterbeek Crédit photo : © urban.brussels

Rue Louis Hap, 242 1040 Etterbeek (Plaque commémorative)

À l’analyse, il semble difficile pour le cinéma de se passer du drame extrême lorsqu’il conte la ville et le vécu des personnes racisées. Pourtant
il ne faut pas forcément de la violence explicite (policière ou fasciste) pour marquer et conscientiser. De plus il y a un réel enjeu pour les personnes concernées d’être représentées à l’écran autrement que dans des situations de souffrances. D’autant plus qu’avec une approche spectaculaire, la banalité des discriminations, elle, se retrouve facilement mise de côté. Si le cinéma grand public semble avoir fond des discriminations, comment les documenter ? Reste la perspective citoyenne.

En février 2026, ZinTV (média en ligne indépendant qui documente des réalités peu entendues, visibilise les mouvements sociaux et offre
un espace d’expression à d’autres « expert·es ») proposait un atelier pour apprendre à filmer la violence. Et force est de constater que les violences policières visibles dans les médias proviennent avant tout de l’action citoyenne (individuelle et collective). Cette documentation amateure des violences policières peut ensuite être agencée et mise en perspective dans des productions cinématographiques
plus ambitieuses.

Cette stratégie a permis à Zin TV de produire des documentaires tels que Quand la police tue (Cécile Guypen, 2023) ou, plus récemment, Tout
contact laisse une trace (Mohammed Ali, 2025). Ces deux documentaires, donnant la parole à des citoyen·nes et des personnes du terrain, allient vulgarisation de problématiques majeures et exploration de moyens de résistance en gardant toujours l’humain, dans toute sa force collective, au centre.

Rue des Colonies, 1000 Bruxelles

Tout contact laisse une trace est le fruit d’une écriture collective, réunissant militant·es, artistes, athlètes, sans papier et bien d’autres pour parler de décolonisation de l’espace public. En ce sens, il est un des premiers documentaires belges décolonial à lutter contre les tergiversations conservatrices quant aux références, hommages et glorifications de la colonisation Belge qui parsèment, dans ce cas-ci, Bruxelles. Le documentaire démarre des traces de la du mal à s’emparer du problème de colonisation dans l’espace public pour arriver aux traces de la colonialité , de comment elle se vit et se matérialise dans le quotidien des personnes racisées. Rappelant qu’il n’est pas
que question de trace dans l’espace public mais aussi dans l’organisation de cet espace : comment on y est admis, régulé, potentiellement
violenté. Comment on peut se sentir en insécurité si l’on oublie sa carte d’identité, si on flâne dans certains lieux publics, si on exerce son droit
de manifester.

La caméra de Mohammed Ali ne cherche pas à tout expliquer et donne la part belle à différent·es acteur·ices qui, via leur vécu, font comprendre à l’audience comment le contact de la colonisation laisse encore des traces aujourd’hui sur des milliers de vies. De leurs propres mots, « le docu veut en effet plutôt faire sentir le sujet, les corps et toute la volonté d’habiter et de réclamer l’espace. Ainsi les gestes, les déambulations et les voix qui clament : « Nous sommes ici parce que vous étiez là-bas » ».

Square Patrice Lumumba, 1050 Ixelles

Le cinéma de fiction peine à rendre compte de la « diversité » des discriminations et résistances qui arpentent la ville et l’espace public. Le genre documentaire, particulièrement celui porté par des citoyen·nes, semble être le plus à même de répondre à ces enjeux.

C’est d’ailleurs quelque chose que l’on observe au fil des années au travers des thématiques investies par les participant·es du Concours de courts métrages contre le racisme organisé par À Films Ouverts. La discrimination au logement ou à l’emploi, les difficiles interactions avec des services publics désinvestis, les inégalités lors des études ou encore le sort des personnes sans abri et en exil sont des sujets récurrents.

Caméra au poing, les personnes concernées battent en brèche, documentent et font force de proposition face aux inégalités qui maillent la ville… pour tenter de les déloger.

Florian Glibert

Notes

  1. Debora Silverman « Art Nouveau, Art of Darkness: African Lineages of Belgian odernism,
    Part I. » dans West 86th, vol. 18, no 2, pp. 139-181.
  2. François Saint-Amand, Colonisation belge au Congo : cette propagande raciste qui a marqué notre imaginaire, RTBF.be, 25/08/2025.
  3. Voir ce rapport d’Amnesty International publié en 2018 : www.amnesty.be/IMG/pdf/rapport_profilage_ethnique
  4. « L’Enfant bélier », une fiction qui efface l’histoire ?, Carte blanche, Lesoir.be, 04/02/2026.
  5. L’expression « les quartiers » est employée ici de manière critique, car elle tend à homogénéiser des réalités diverses et à véhiculer des représentations stigmatisantes, en invisibilisant les inégalités sociales et les mécanismes de discrimination qui les traversent.
  6. Que ce soit la référence évidente à l’assassinat de Samuel Patty, l’écho anachronique au livre « Allah n’a rien à faire dans ma classe » (Jean Pierre Martin et Laurence D’Hondt, 2024) sorti en 2024 ou encore la concomitante arrivée d’un « baromètre » du respect commandé par la
    Ministre de l’Éducation, Valérie Glatigny, en 2025, on peut dire que la panique morale islamophobe liée à l’enseignement en Belgique francophone a le vent en poupe.

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