Le cinéma belge à l’épreuve de la diversité  

Par Brieuc Guffens, publié le 12 mars 2026

Qui compose le « milieu » du cinéma belge et quel rôle joue-t-il dans la valorisation des cinéastes issu·es de la diversité ? De la formation à la diffusion, de l’écriture au financement, chaque maillon de la chaîne façonne le paysage cinématographique et détermine quelles voix émergent. Zahra Benasri (Hors du bocal) et Daniel Mihaly (Centre Culturel Jacques Franck) nous proposent d’explorer les mécanismes d’un système qui peine à sortir de l’entre soi.

Zahra Benasri a fait ses armes dans la distribution internationale de films avant de créer sa propre structure, symboliquement nommée Hors du bocal1. « J’ai eu la chance de travailler en vente internationale, la chance de m’être formée, d’avoir un savoir et des compétences que je pouvais utiliser pour aider des artistes, cinéastes et producteur·ices. ».

Avec Hors du Bocal, Zahra Benasri souhaitait « défendre des œuvres de cinéastes qui sortent des sentiers battus, hors catégorie, hors “système”. »

Daniel Mihaly est chargé des projets cinéma et de la programmation du Centre Culturel Jacques Franck. Son ambition depuis plus de dix ans : valoriser un cinéma qui déjoue les standards. « Moi je n’ai pas étudié le cinéma. J’ai une certaine naïveté innocente qui me permet de ne pas passer à côté des incontournables, mais aussi de ne pas devoir “suivre pour suivre”. » La philosophie défendue par le Jacques Franck permet au programmateur d’être en étroite connexion avec ceux et celles qui inventent leur propre cinéma, hors des circuits commerciaux. « Je travaille avec des associations, et elles savent que le Jacques Franck est un lieu de diffusion ouvert. J’ai naturellement beaucoup de propositions qui viennent de personnes minorisées, qui défendent des causes. »

« On donne de la place à des réalisatrices et des réalisateurs qui sont peut-être moins mis en avant. »

Daniel Mihaly

Hors du bocal et Le Jacques Frank contribuent à la valorisation de parcours artistiques atypiques et adossent leur démarche à un « milieu » du cinéma dont l’accès est souvent conditionné par la maîtrise de codes implicites.

Un petit « monde du cinéma » ?

Pour Zahra Benasri, « Le cinéma est société. La fabrication du cinéma, l’argent public, c’est société. » Notre société en modèle réduit qui, à bien des égards, reproduit les discriminations historiques. « Il y a moins de chances de retrouver des personnes dominées, oppressées structurellement dans les secteurs artistiques. (…) Toute oppression vue seule ne permet pas de voir le tableau global. Mon hypothèse va plus vers une lecture intersectionnelle, un enjeu de classe plus qu’uniquement de racialisation. (…) Les questions financières, c’est l’obstacle premier selon moi qui empêche de défendre ses idées. »

« Il faut prendre du temps pour créer. Du temps pour s’ennuyer, pour être inspiré. Ne pas avoir ce temps exclut déjà pas mal de personnes. »

Zahra Benasri

Quand on vient des milieux les plus précarisés, l’envie de faire du cinéma se confronte à une réalité bien plus immédiate : payer son loyer, remplir son frigo. Une fragilité économique qui, dans nos sociétés, touche particulièrement les quartiers à forte diversité2.

Le Jacques Frank ambitionne de « donner la parole à des personnes qui n’auront peut-être pas voix au chapitre ailleurs ». Crédit photo : Alexandre Détry

En Belgique, la possibilité pour l’État de financer la culture devrait permettre de faciliter l’expression de groupes sociaux fragilisés, ou de cinéastes dont les propositions sembleraient moins « bankable ». En Fédération Wallonie Bruxelles, le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel est l’acteur incontournable pour subventionner les films. Cette institution cinématographique made in Belgium, parfois critiquée pour son entre soi 3 ou sa difficulté à valoriser certains talents4 tente petit à petit de sortir du cloisonnement. Depuis 2021, un « plan diversité » a été activé pour « sensibiliser à la représentation dans le cinéma et l’audiovisuel5». Une fiche diversité ambitionne par exemple « d’ancrer un processus de questionnement chez les auteurs, réalisateurs et producteurs ». Le CCA tente aussi de diversifier les profils des jurys qui auscultent les demandes de financement, et propose des coachings pour les lauréat·es d’aide à l’écriture afin qu’iels embrassent les enjeux de diversité. Le Centre du Cinéma et de l’audiovisuel renseignait, dans son bilan6 2024, une « proportion de 49 % du budget alloué aux réalisatrices et 51 % alloué aux réalisateurs : une progression de + 13 points de pourcentage par rapport à 2023 pour les réalisatrices7. » Mais ces démarches positives ne suffisent pas à rendre symboliquement accessible un milieu cinématographique enfermé dans certains codes et certaines routines8. Pour Daniel Mihaly, « des gens comme Marc Zinga ou Bilal et Adil font exception dans ce marché. Ça arrive, mais de manière encore ponctuelle et exceptionnelle. J’espère que ce genre de réussites facilitera l’émergence de nouveaux cinéastes. » Car une reconnaissance trop rare des artistes issu·es de la diversité prive de modèles inspirants celles et ceux qui pourraient développer une vocation pour le cinéma. Et par extension offrir d’autres regards sur le monde. « Il y a aussi un effet domino : si on ne voit pas des gens qui nous ressemblent ou auxquels on peut s’identifier, on ne se dit pas que c’est une possibilité pour nous » (Zahra Benasri).

Un business au casting très select

Un film, une fois terminé, est un produit qui se vend sur un marché ultra concurrentiel. La mécanique qui valorise ou invisibilise un film est opaque. Sans appartenir au milieu du cinéma, on peine par ailleurs à nommer l’ensemble des tâches, des personnes et des impératifs qui permettent aux films d’être produits, promotionnés, diffusés puis projetés. Pour l’ensemble de ces métiers du cinéma qui restent « hors-champs », l’absence de diversité est tout aussi flagrante que face à la caméra.

 « Si on ne doit parler que du cinéma belge, moi je ne connais pas beaucoup de personnes non blanches, soit à des postes de responsabilité, soit même dans des structures de production, vente ou distribution. »

Zahra Benasri

Dans les milieux sociaux défavorisés, où les personnes racisées sont surreprésentées, les métiers du cinéma sont mal connus. Par ailleurs, ces professions (chef·fe machiniste, assistant·e de production ou agent·e de vente) ne jouissent pas d’une image de métiers permettant l’ascension sociale. Un plafond de verre semble aussi difficile à briser pour qui ne détient pas le capital culturel, le lexique et l’attitude propre à ce « milieu » du cinéma. Pour Daniel Mihaly, « comme dans tout pays où il y a une production de films, tu as une institution, tu as des écoles de cinéma, tu as des pouvoirs subsidiants, tu as un milieu. Et ce milieu est représentatif des gens qui ont eu la chance d’étudier le cinéma, la production, qui ont eu accès à ce média qu’est le cinéma. »

La diversité cantonnée à certains récits ?

Malgré ces réalités sociologiques et économiques, des films existent. Daniel Mihaly précise « qu’en y regardant bien tu peux mettre la main sur pas mal de projets, que ce soient des films de “grands professionnels”, mais aussi des films d’atelier ou des films faits avec les moyens du bord. » À cette production indépendante ou associative, Daniel aimerait avoir « encore plus de place à donner ». Mais Zahra Benasri identifie deux registres dans lesquels les récits sur la diversité en Belgique francophone sont parfois cantonnés. Le registre du drame, principalement, avec des films qui mettent en récit les drames de la migration ou l’impact des discriminations structurelles. Ces propositions permettent de faire une réflexion sur les enjeux de racisme et d’interculturalité : elles confrontent les audiences aux réalités dont elles préfèrent parfois détourner le regard. Le registre de l’intime et du témoignage, ensuite, qui permet aux parcours de vie, aux histoires familiales et aux questionnements identitaires de se frayer un chemin vers les publics. Des films qui permettent aussi à celleux issu·es de la diversité de se voir (enfin) représenté·es à l’écran, comme ce fut récemment le cas avec Les miennes, de Samira El Mouzghibati, primé aux Magritte 2025 et soutenu par Hors du bocal.

« Les personnes racisées n’ont pas à parler que de racisme. Je nous souhaite la chance de pouvoir parler d’autre chose. »

Zahra Benasri

Mais le public est peu amené à voir et entendre la diversité de nos sociétés dans d’autres récits, dans d’autres registres. « La chose qui m’attriste le plus, c’est la non-représentation d’une diversité dans la diversité : des récits joyeux, des comédies romantiques, des films qui ne tournent pas autour des questions raciales, réalisés par des personnes racisé·es en ayant des protagonistes racisé·es. » (Zahra Benasri). Entre Les Barons de Nabil Ben Yadir (2009) et Les Baronnes de Nabil Ben Yadir et Mokhtaria Badaoui (2025), les comédies belges offrant à la diversité une représentation positive n’ont en effet pas inondé nos écrans.

Les Miennes, de Samira El Mouzghibati (2024).

Semble aussi peser sur les épaules des cinéastes ou comédien·nes racisé·es une certaine responsabilité militante. « Quand j’ai commencé l’activité cinéma au Jacques Franck il y a un peu plus de 10 ans, ça correspondait à la sortie du film Images d’Adil et Bilal. C’était avant qu’ils deviennent des méga stars hollywoodiennes. On a eu un question-réponse intéressant après le film. Quelqu’un du public leur demandait : « Mais quel est votre message ? ». Je me rappellerai toujours la réponse : « ce n’est pas parce que je suis d’origine marocaine que j’ai forcément un message » ». Faire des films comme personne en Belgique n’en avait proposé avant, assumer de puiser son inspiration chez Coppola ou Scorsese, rencontrer le succès et s’exporter à Hollywood est, en soi, le message qu’ils ont adressé à la société.

Une diversité de films pour diversifier les publics

Cette envie de raconter des histoires fortes et d’y ancrer les rêves et douleurs des jeunes de nos quartiers populaires, Ish et Monir Aït Hamou l’ont eux aussi matérialisée dans BXL, en s’inspirant des films de genre qui ont nourri leur cinéphilie9. La nuit se traîne (Michiel Blanchart, 2024) a également rappelé qu’un propos critique sur la société pouvait s’arrimer à un film de gangsters. Baloji, de son côté, a probablement réalisé, avec Augure, le film belge le plus audacieux et percutant de ces dernières années. Daniel Mihaly espère que ces films créent « un appel d’air pour intéresser le public à d’autres types de productions. Je n’ai pas de recette miracle, mais j’observe que ça peut marcher. On a besoin de films comme ça qui arrivent à percer pour entraîner la suite, pour intéresser les publics à autre chose que les éternels blockbusters américains ou les grosses têtes d’affiches belges. » Zahra appelle, elle, à plus « d’accessibilité à la formation. Qu’il y ait une réflexion du côté des écoles d’art au sens large. » Pour ouvrir l’expression cinématographique à des profils les plus diversifiés possibles, et pour offrir l’embarras du choix aux programmateur·rices qui souhaitent valoriser l’expression de, et sur la diversité.

Brieuc Guffens

Notes

  1. https://horsdubocal.eu/
  2. La vaste enquête Bruxelles malade, menée par le magazine Médor en 2020, avait également rappelé que « pour les femmes d’origine étrangère, c’est la double peine ».
  3. Thierry Boutte, Des professionnels du cinéma belge dénoncent le « lamentable » entre-soi de la cérémonie des Magritte du cinema, La Libre Belgique, 06/02/2020.
  4. Didier Zacharie et Fabienne Bradfer, Baloji dénonce un « vote sanction » aux Magritte, Le Soir, 11/03/2024.
  5. https://audiovisuel.cfwb.be/diversite/
  6. Centre du cinéma et de l’audiovisuel, Bilan 2024, https://audiovisuel.cfwb.be/fileadmin/sites/sgam/uploads/Ressources/Publications/Bilans_Centre_du_Cinema_et_de_l_Audiovisuel/Bilan_2024.pdf
  7. Le sexisme de nos sociétés, reproduit dans une répartition inégalitaire des subventions reçues par les cinéastes avait été dénoncé par le collectif Elles font des films, qui avait identifié que, pour 2023, « Le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA) alloue, tous créneaux confondus, 12 236 905 € aux réalisatrices, contre 27 630 453 € aux réalisateurs, pour la production de leurs films. » Créer et tourner en Belgique francophone – Le guide pratique pour les futur·es professionnel·les du cinéma, Elles font des films, 29/01/2026, https://ellesfontdesfilms.be/ressources/creer-et-tourner-en-belgique-francophone/
  8. Rob Grams a mis en évidence la notion de Bourgeois gaze ou Regard bourgeois, le “symptôme d’une domination de classe sur la production cinématographique.”
    https://frustrationmagazine.fr/urbania-bourgeois-ga
  9. Bénédicte Beauloye, « BXL », le film des frères Aït Hamou qui répond au fameux « trou à rats » de Trump sur Molenbeek, RTBF, 29/01/2025.

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