Silence dans le quartier… Ça tourne !
- Éducation permanente

Camera quartier – Maison de Jeunes baptisée en référence à la série humoristique Caméra Café, est née en 2012 d’un besoin d’offrir aux jeunes un espace pour s’exprimer à travers l’image. L’idée est simple : permettre aux jeunes du quartier de raconter leurs propres histoires, avec leurs codes, leur langage et leur regard.
C’est au détour de la rue Voltaire, non loin de la Cage aux Ours à Schaerbeek, qu’on pénètre dans l’univers de la MJ. Des rires et des anecdotes fusent autour d’une partie de Uno ou de Fifa. À Camera Quartier, la ville n’est pas seulement un lieu pour se retrouver, c’est le décor du prochain film, un terrain de jeu, un personnage à part entière, parfois un adversaire, que les jeunes réécrivent et réinventent.
Les mercredis après-midi ou après les cours, de jeunes Schaerbeekois de tous âges se retrouvent dans leur QG pour une partie de billard ou un 2 contre 2 au kicker. Puis soudain, l’ambiance bascule… À travers la dynamique créative, le local se transforme en champ de bataille pour lutter contre un super vilain, en scène de réconciliation entre potes ou encore en un lieu où on rejoue des injustices vécues pour mieux les transformer
« Silence dans le quartier, ça tourne ! »
Caméra à la main, dernières retouches cheveux et micros pour nos 4 acteurs, Badih, Amine, Sabri et Nassim… et ACTION ! Ce jour-là, les jeunes tournent l’avant-dernière scène de leur court métrage pour l’édition 2026 du Concours À Films Ouverts. Plusieurs prises sont nécessaires. On ajuste une réplique. On recommence un plan parce qu’un passant est entré dans le cadre. Rien n’est laissé au hasard.
Après une première victoire au Concours À Films Ouverts en 2024, et un trophée soigneusement déposé à l’entrée de leurs locaux, Camera Quartier revient plus motivé que jamais pour l’édition 2026. Mais au-delà du concours, ce qui compte surtout, c’est le processus.
Une nuit pour écrire
Lors d’un séjour dans les Ardennes, loin du quartier, le groupe a pris le temps de réfléchir à la thématique du racisme.
Un tour de table, la fatigue se fait sentir mais la passion enflamme les pensées jusqu’au lever du jour. Chacun partage une expérience, une situation vécue ou observée. Certains racontent des remarques entendues dans la rue, d’autres évoquent des discriminations plus subtiles ou même l’actualité. On note, on reformule, on débat. Petit à petit l’histoire se construit collectivement.
Il y a quelques années, c’était déjà par un séjour dans les Ardennes que l’écriture d’un film avait débuté. Le Karma y était né d’un imprévu : une météo désastreuse. Les K-way et les bottes de pluie ont laissé place à une caméra et à des idées qui éclatent en pop-corn. Même la pluie devient source d’inspiration : preuve que rien ne peut freiner la créativité du groupe.
« Mon rôle, c’est de les guider sans faire à leur place. Quand on les laisse chercher, ils trouvent. »
Nordine – coordinateur
La présence de Nordine, coordinateur de Camera Quartier, et des éducateurs de la Maison de Jeunes est primordiale, même si ceux-ci gardent une certaine distance. Ils laissent une totale liberté aux jeunes pour l’écriture du scénario. Car c’est lorsque les cerveaux fument que les idées jaillissent.
Apprendre à créer ensemble
Au départ, tout le monde ne voulait pas forcément jouer la comédie. Certains ont été encouragés par « des amis ou des frères ». D’autres
préfèrent rester derrière la caméra. « Je voulais pas trop participer au début, être devant la caméra, tout ça », avoue l’un d’eux.
Sous les projecteurs ou dans les coulisses, le projet aide à surmonter les appréhensions et pousse ces Schaerbeekois·es à oser se lancer.
Réuni·es, ils et elles s’abandonnent à la magie du 7e art. Les rôles circulent et s’entremêlent, parfois acteur, cadreur, monteur ou tout à la fois.
« On a des jeunes qui sont très fort au montage. Le premier qui a commencé à se former au montage, c’est Badih. Et aujourd’hui, c’est lui qui forme les autres jeunes. On commence à voir une équipe qui est fortiche dans le montage. »
Nordine
De manière autodidacte, ils apprennent en faisant. Badih est dans la famille Camera Quartier depuis plusieurs années maintenant. Il porte à la fois la casquette d’acteur, de cadreur et de monteur. C’est souvent à trois ou plus derrière l’ordinateur et le logiciel de montage qu’ils construisent pièce par pièce leurs courts métrages.
« On ne bâcle pas. On veut être fiers de ce qu’on fait […]. Ça nous motive de faire encore mieux que la dernière fois. »
badih
Le doute peut parfois s’installer et il est vrai que les critiques existent, notamment sur les réseaux sociaux. « C’est la jungle », reconnaissent-ils. Mais ces commentaires servent aussi à progresser. Entre deux éclats de rire, les jeunes sont perfectionnistes. La concentration est belle et bien réelle. On discute d’un plan. On ajuste une réplique. Ils recommencent jusqu’à ce que tout le monde soit d’accord.
Quand l’humour bouscule la haine
« Le racisme, c’est une thématique qui les touche, et donc, ça leur permet de mieux rebondir là-dessus. », explique Nordine. Le sujet du racisme est sérieux et même douloureux. Pourtant, leur choix est clair, il faut passer par l’humour.
« À Camera Quartier, on fait passer les messages en rigolant. »
Nordine
Ils créent des personnages, changent les prénoms, exagèrent certaines situations et c’est là que la magie opère, avec l’objectif de marquer les esprits, sensibiliser sans moraliser. Ils choisissent la blague plutôt, sans minimiser ce qu’ils vivent. D’une certaine manière, il s’agit pour eux
de reprendre en main ce qui fait mal habituellement et de ne pas se laisser définir uniquement par l’injustice.

La ville où ils subissent du racisme devient aussi la ville où ils créent. À l’écran, des personnages et des situations tentent de répondre à
leur place aux injustices, parfois de manière subtile, parfois frontalement, mais toujours avec leur fameuse signature amusante.
Le cinéma, ici, est plus qu’un simple divertissement. Les messages derrière leurs courts métrages, reflètent un collectif soudé, les liens forts qui
se sont tissés entre ces jeunes Schaerbeekois et la famille Camera Quartier. Pour eux, faire du cinéma est une source de motivation. Mais aussi et surtout un outil d’expression, un espace de discussion et une manière de transformer une expérience personnelle en message collectif.
Filmer pour exister
Dans un quartier où « on juge beaucoup », comme le dit l’un d’eux, filmer en rue, n’est pas un acte anodin. Il faut du courage pour sortir une caméra. Ça attire les regards. Certains observent, d’autres commentent. Filmer c’est donc aussi dire « on a le droit d’être là ».
« Si t’as envie de le faire, fais-le ! »
badih
La caméra permet de passer du statut de spectateur·trice à celui d’auteur·trice. Faire des films est un vecteur d’émancipation, d’apprentis
sage et d’acceptation des critiques et du regard des autres. Car oser parler de sujets sensibles dans son quartier et dans notre société demande une bonne dose de courage.
Le plus frappant au sein de la famille Camera Quartier, c’est sa force de mobilisation, sa capacité à impliquer chaque membre.
« La seule condition, c’est que la capsule doit durer 5 minutes. Donc nous, ça, on ne le prend pas comme une condition […] C’est même un challenge ! »
Nordine
Comme pour chaque groupe qui participe au concours, le film est le résultat et dans son processus réside l’apprentissage et la réflexion
critique sur la société. Ces 5 minutes proposées au Concours de courts métrages représentent le point final d’heures de discussion, d’écriture, de répétition et de remise en question.
Produire sa propre image
Dans un contexte où les quartiers dits « populaires » sont souvent racontés par d’autres, Camera Quartier offre aux jeunes la possibilité de produire leurs propres narratifs. De montrer une autre facette de leur commune, une autre image… choisie cette fois-ci.
Les quartiers « populaires » de Bruxelles sont souvent stigmatisés dans l’espace médiatique, et réduits à des formules toutes faites. Les étiquettes négatives impactent les jeunes, et reflètent bien peu leur réalité.
La caméra leur permet de réhabiliter l’espace, et de dire que ce quartier n’est pas seulement un lieu de clichés ou de tensions. C’est aussi un lieu de créativité, de solidarité, d’humour. Les jeunes n’écrivent pas de simples récits. Ils construisent des contre-récits dans lesquels ils ne sont pas seulement l’objet des regards et des commentaires des
autres, mais sujets qui portent leur voix, leur message.
« On est toujours motivés dans la rigolade à faire changer les choses, ça nous tient à cœur, ce sont des choses qu’on vit au quotidien. Forcément, on veut faire passer notre message et sensibiliser. »
BADIH
Camera Quartier, c’est une Maison de Jeunes. Mais plus encore, c’est une famille aux milliers d’idées aux quelles une caméra permet encore
et toujours de donner vie.
Selma Sikanou
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